Un an après : portrait d’une rue symbolique du Caire

L’émergence d’un espace mémoriel ? Les graffitis de la rue Mohammad Mahmoud

Par Mona Abaza 

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Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (image de l’auteur)

Mohammad Mahmoud est l’une des rues principales menant à la place Tahrîr. Elle comprend l’entrée arrière de l’AUC (American University in Cairo). Cette rue restera un lieu emblématique pour la révolution, car elle fut le théâtre de quelques-uns des moments les plus violents et les plus dramatiques des mois de novembre, décembre et février derniers, touchant notamment des centaines de manifestants gazés, tués et défigurés par les forces de police égyptiennes. Au cours de ces événements, des policiers armés et des tireurs d’élite entraînés auraient notamment visé (dans certains cas avec succès) les yeux des manifestants. 

Dans la foulée des affrontements qui se sont produits entre manifestants et forces de sécurité entre le 19 et le 24 novembre 2011, on a érigé dans la rue Mohammad Mahmoud un mur en ciment et blocs de pierres, qui la coupait en son milieu en la séparant en deux zones distinctes. Ce même mur a été détruit en février 2012 par les révolutionnaires et les résidents, à l’époque engagés dans des affrontements semblables avec les forces de sécurité. Par la suite, d’autres murs et barrières ont été construits pour bloquer les différentes rues latérales menant à la principale rue parallèle, Cheikh Rehan, emplacement du monumental ministère de l’Intérieur actuellement protégé par des chars et des points de contrôle grillagés.

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L’artiste Alaa Awad peignant le mur de la rue Cheikh Rehan,
qui traverse Mohammad Mahmoud (3 mars 2012)
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Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
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“Le mur des martyrs” de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)

Durant toute l’année 2011, le mur de l’ancien campus de l’AUC a été chaque semaine le tableau de formidables évolutions et transformations, incarnant une guerre permanente autour de la peinture des murs. Plus précisément, il s’agissait (et il s’agit encore) d’un conflit entre, d’une part, un groupe de peintres de rue extrêmement créatifs, et de l’autre les militaires, qui persistent désespérément à repeindre les murs en blanc pour effacer les slogans railleurs, les insultes hardies contre le Conseil suprême des forces armées (SCAF) et d’hilarants dessins. Par-delà les moqueries et l’ironie sardonique, le thème de la commémoration des martyrs est ce qu’il y a de plus émouvant dans ces peintures murales.

Portrait de Sambu sur le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012). Sambu aurait saisi une arme à feu des forces de police en tentant de défendre d’autres manifestants violemment attaqués. Il a été condamné trois ans de prison.
Portrait de Sambu sur le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012).
Sambu aurait saisi une arme à feu des forces de police en tentant de défendre
d’autres manifestants violemment attaqués. Il a été condamné trois ans de prison.
Une peinture inspirée de l’art populaire égyptien. Le buraq (animal, à face humaine, qui transporta le Prophète d’abord vers Jérusalem, puis vers les cieux lors du isrâ’ et du mi’râj) a été ajouté au dessin la veille du jour où cette photo a été prise. (3 mars 2012)
Une peinture inspirée de l’art populaire égyptien. Le buraq (animal à face humaine qui transporta le Prophète d’abord vers Jérusalem, puis vers les cieux lors du isrâ’ et du mi’râj) a été ajouté au dessin la veille du jour où cette photo a été prise (3 mars 2012)
La rue Mohammad Mahmoud après les violents affrontements entre les forces de police et les manifestants, dont beaucoup ont perdu les yeux (décembre 2011)
La rue Mohammad Mahmoud après les violents affrontements entre les forces de police
et les manifestants, dont beaucoup ont perdu un œil (décembre 2011)

Lors d’une « manifestation d’un million de personnes »[1], un vendredi de septembre dernier, les supporters du club de football des Ultras ont occupé presque toute la place Tahrîr. Saturant la rue Mohammad Mahmoud de musique, ils portent des bannières pacifiques et scandent leurs célèbres slogans. Beaucoup d’enfants et de jeunes gens sont assis sur le sommet du mur de l’AUC qui donne sur la rue Mohammad Mahmoud, tandis que de nombreux artistes de graffiti peignent les murs avec soin.

La rue Mohammad Mahmoud au cours d’une manifestation du vendredi qui réunit un million de personnes sur la place Tahrir, et dans laquelle les fans des Ultras étaient visiblement présents (septembre 2011)
La rue Mohammad Mahmoud au cours d’une manifestation du vendredi
qui réunit un million de personnes sur la place Tahrir, et dans laquelle
les fans des Ultras étaient visiblement présents (septembre 2011)

Le mur de l’AUC a été surélevé de quelques mètres à la suite des batailles qui ont eu lieu en novembre et décembre 2011 dans la rue Mohammad Mahmoud et ses environs. Durant ces événements, le siège de l’AUC a été pillé et plusieurs agents de sécurité de l’université ont été blessés. Les autorités égyptiennes enduisent ici le mur de peinture d’un blanc jaunâtre, pour tenter d’effacer les graffitis en vue de la commémoration du premier anniversaire de la révolution du 25 janvier.

Des agents effaçant les graffitis en préparation des célébrations officielles du premier anniversaire de la révolution du 25 janvier.
Des agents effaçant les graffitis en préparation des célébrations officielles
du premier anniversaire de la révolution du 25 janvier.

Le lendemain, le mur blanchi est une fois de plus recouvert de fabuleux dessins. Les peintures murales offrent un témoignage graphique de presque chacune des attaques violentes des forces de sécurité, qui ont souvent entraîné le gazage et le meurtre de manifestants. Ainsi, les graffitis montraient des rebelles portant des masques à gaz, ainsi que d’autres défigurés ou éborgnés.

Peintures murales de la rue Mohammad Mahmoud, montrant des masques à gaz et des civilsayant perdu un œil au cours d’affrontements avec les forces de police (décembre 2011)
Peintures murales de la rue Mohammad Mahmoud, montrant des masques à gaz et des civils
ayant perdu un œil au cours d’affrontements avec les forces de police (décembre 2011)

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Les supporters du club des Ultras représentés en anges martyrs.

Dans le sillage du massacre des Ultras Ahlâwy[2] à Port-Saïd, une scène apparaît sur le mur, représentant les martyrs des Ultras comme des anges montés au ciel. Une autre les montre transportés dans un sarcophage, comme au cours de funérailles de l’Égypte ancienne. L’audacieux animateur de talk-show Yusrî Fûda, feu le président Gamal Abdel Nasser, des manifestantes qui ont été déshabillées et publiquement molestées par le personnel de sécurité, ainsi que de nombreux martyrs de la révolution continuent d’apparaître et de réapparaître sur les peintures murales, comme des revenants d’un autre monde.

Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud à nouveau recouvert de graffitis, au lendemain du premier anniversaire de la révolution du 25 janvier. Le texte dit : « La rue des yeux de la liberté » (26 janvier 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud à nouveau recouvert de graffitis,
au lendemain du premier anniversaire de la révolution du 25 janvier.
Le texte dit : « La rue des yeux de la liberté » (26 janvier 2012)
Nouveaux graffitis après que les autorités égyptiennes ont recouvert les fresques précédentes de peinture blanche (26 janvier 2012)
Nouveaux graffitis après que les autorités égyptiennes ont recouvert
les fresques précédentes de peinture blanche (26 janvier 2012)

Tous les heurts et les affrontements violents avec la junte ont été admirablement illustrés sur les murs de cette rue mémorable. Ces images éclatantes ont pratiquement transformé la rue Mohammad Mahmoud en un temple, ou plutôt en un mémorial constamment visité et photographié – au moins avant que les graffitis disparaissent à nouveau. Mohammad Mahmoud devient aussi un endroit idéal pour prendre la pose et photographier ses amis sur fond d’étonnantes peintures murales en arrière-plan. Il n’est pas rare de voir les passants de cette rue s’arrêter et raconter leurs souvenirs de la révolution à de parfaits étrangers. 

Des visiteurs photographiant et se faisant photographier dans la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Des visiteurs photographiant et se faisant photographier
dans la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)

Le 24 février 2012, les murs de la rue Mohammad Mahmoud étaient à nouveau (et peut-être pour la vingtième fois) recouverts de peinture blanche. Seules rescapées : la fresque des martyrs Ultras et celle des pharaons, situées près de l’entrée de l’AUC. Ce fait est révélateur en soi. Cette dernière a-elle été laissée intacte parce que les traditions funéraires de l’Égypte – ou précisément la peur de la « malédiction des pharaons » – avait dissuadé les exécutants de la junte d’effacer cette merveilleuse fresque ? La peinture doit avoir ému les effaceurs professionnels ou, pourrait-on les appeler, les “agents blanchissants”. Mais personne ne sait combien de temps cette œuvre d’art survivra sur le mur.

Le mur de la rue Mohammad Mahmoud illustrant des thèmes pharaoniques peints par Alaa Awad (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud illustrant des thèmes pharaoniques
peints par Alaa Awad (21 février 2012)
 
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)
Le mur de la rue Mohammad Mahmoud (21 février 2012)

Tous les graffitis peints sur les murs de béton ou les barricades situés dans les rues perpendiculaires à Mohammad Mahmoud ont été effacés au moyen de la même peinture blanche. Mais le 27 février, un énorme et impressionnant portrait du martyr azharite Cheikh Emad Effat apparaît sur ces barrières, près de l’ancienne bibliothèque du « campus grec” de l’AUC.

Portrait du martyr azharite Cheikh Effat Emad, abattu lors d’affrontements entre manifestants et forces de sécurité en décembre 2011
Portrait du martyr azharite Cheikh Effat Emad, abattu lors d’affrontements
entre manifestants et forces de sécurité en décembre 2011

Le flux et reflux de ces expressions artistiques révèlent que les révolutions suivent toutes un processus dynamique. Il s’agit toujours de formes précaires de contestation, qui stimulent en permanence à la fois la créativité et un puissant désir d’enregistrer le moment visuellement, avant qu’il ne s’évanouisse une fois de plus.

M. A. (traduit par M.-J. Sfeir)

D’autre graffiti sur Egyptian Women of the Revolution

Pour aller plus loin : notre numéro spécial Égypte et la Suite des révolutions arabes


[1] Dans l’idiome révolutionnaire, une manifestation dite milyûniyya, « d’un million de personnes », est un rassemblement qui se propose d’atteindre ce cap du million, ce qui n’arrive que rarement ; mais dès que l’on passe un certain seuil, il est considéré comme un succès, que l’objectif ait été atteint ou non. Il est impossible de savoir combien de personnes se rendent à la place Tahrir manifester, puisque rares sont ceux qui y passent la journée (NdR).

[2] Groupe fondé en 2007 au Caire, rassemblant des supporters du club de football de première Ligue Al-Ahly (NdT).

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