Les conflits institutionnels dans la République islamique d’Iran

CO 111 FoiParu dans le numéro 111 « Foi et Culture » (été 2013)

par Louis Racine

Le 14 juin aura lieu la onzième élection présidentielle iranienne. Mahmoud Ahmadinejad, qui termine son deuxième mandat, ne peut constitutionnellement se représenter : c’est donc un nouvel homme qui incarnera désormais l’exécutif de la République islamique. Malgré les apparences, cette échéance n’est pas anodine : elle intervient alors que la République islamique se perçoit engagée dans une lutte à mort contre ses ennemis existentiels (les États-Unis, Israël et plus généralement « l’impérialisme occidental ») que ce soit en Syrie, où le régime ami de Bachar Al Assad est confronté depuis plus de deux ans à une contestation populaire massive ; dans le monde, avec la pression des sanctions internationales sur son programme nucléaire ; ou au sein même de sa propre société avec l’expression, contenue, d’une volonté de vivre et de liberté.

Si la voix de la société iranienne est aujourd’hui discrète, il n’en était pas de même lors de la précédente élection présidentielle, en 2009, lorsque le pays connaissait un mouvement de contestation inédit depuis la révolution islamique. Pendant plusieurs semaines puis, plus tard, à quelques dates symboliques (« journée de la Palestine », anniversaire de la prise de l’ambassade américaine, fête chiite de l’Achoura), des milliers et parfois des millions d’Iraniens ont manifesté pacifiquement pour protester contre la réélection frauduleuse1 du président Ahmadinejad. L’efficacité de la répression – qui se poursuit sourdement mais systématiquement aujourd’hui – la crainte du chaos et la résignation de la majorité de la population n’ont pas permis à ce mouvement de se développer, mais la révélation de son ampleur a constitué la menace la plus grave pour la survie de la République islamique depuis ces trente dernières années.

Après le bâillonnement de la société civile et de la faction réformatrice du régime, qui a été éliminée de la scène par les arrestations ou l’exil, c’est cependant au sein même du régime que la menace est apparue dans la personne du président. Personnalité controversée dès son arrivée mais incarnant le retour aux sources de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad est aujourd’hui exposé quotidiennement aux critiques de ses anciens alliés et se trouve de plus en plus isolé à mesure que son mandat s’achève. Alors que sa première élection, en 2005, marquait l’unité de la classe politique fondamentaliste, le président a endossé huit ans plus tard un statut de paria au sein de son propre camp. Comment ce retournement a-t-il pu se produire ?

Cette disgrâce de Mahmoud Ahmadinejad est le produit d’une double logique : celle de la personnalité d’un président qui a cherché à s’émanciper de ses parrains politiques pour revendiquer une place à laquelle il n’avait pas droit, mais aussi une logique institutionnelle, qui forme le coeur de la République islamique : la prééminence du Guide suprême. Cependant, avant d’aller plus loin et d’explorer ces conflits, il est nécessaire d’esquisser rapidement les caractéristiques principales de la République islamique, dont le caractère hybride échappe aux classifications classiques. Le régime iranien combine les éléments d’une monarchie cléricale avec ceux d’institutions républicaines. Très clairement, le premier aspect domine le second : la constitution iranienne est en effet fondée sur le principe du Velayat-e (motlaqe-ye) faqih – ou tutelle (absolue) du juriste religieux – théorisé par l’ayatollah Khomeini. Le Guide Ali Khamenei (Vali-e faqih), est la clé de voûte d’un système dont il représente l’autorité suprême. Les autorités religieuses et sécuritaires sont directement nommées par lui, il désigne le chef du pouvoir judiciaire et la moitié3 des douze membres du Conseil des Gardiens, organe qui joue un rôle législatif (avec le Parlement) mais qui a une fonction de contrôle (notamment des élections).

Les institutions républicaines sont essentiellement représentées par le président de la République, qui dirige l’exécutif, et le Majles (littéralement : Assemblée, principal organe législatif) qui sont élus tous les quatre ans au suffrage universel direct. Les législatives ont lieu un an avant la présidentielle et sont souvent un indicateur de la tendance dominante du moment. Le décalage des deux élections permet aussi le maintien d’un contre-pouvoir face au président, utilisé pendant la quasi-totalité de l’histoire de la République islamique. Les mandats de Mahmoud Ahmadinejad se sont donc caractérisés par l’émergence de deux conflits simultanés : l’un entre le président et le Majles, l’autre entre l’exécutif et le Guide suprême, qui sont entrés en résonance après la résolution de la crise de 2009.

Ahmadinejad et le Majles, ou l’illusion de « l’unité conservatrice »

Lorsque Mahmoud Ahmadinejad devient président en août 2005, les conservateurs remportent ainsi le dernier bastion encore aux mains des réformistes (après avoir enlevé les conseils municipaux en 2003 et le Majles en 2004). La République islamique présente alors une façade d’unité autour d’une classe politique renouvelée par l’émergence des personnalités « fondamentalistes » issues le plus souvent des organes sécuritaires du régime (pasdaran en particulier).

Le nouveau président s’attache ensuite à peupler l’administration de ses clients, qui ont gravi l’échelle sociale grâce au régime et sont beaucoup moins compétents que les « technocrates islamiques » favorisés par ses prédécesseurs Ali Akbar Hashemi Rafsandjani (1989-1997) et Mohammad Khatami (1997-2005). Les mécontentements suscités par cette « purge silencieuse » passent relativement inaperçus jusqu’aux élections législatives de mars 2008, largement du fait de la personnalité consensuelle du président du Majles, Gholam Hossein Haddad Adel, qui maintient la fiction d’une unité du camp conservateur même si plusieurs ministres6 proposés par Ahmadinejad ont été rejetés dès l’automne 20057. Avec la prise de fonctions du huitième Majles (2008-2012), le népotisme et l’incompétence manifeste de l’administration Ahmadinejad deviennent une source de tensions récurrentes. Présidé par Ali Larijani – ancien directeur de la télévision d’État, candidat malheureux à la présidentielle de 2005 et frère de l’ayatollah Sadegh Amoli Larijani, chef du pouvoir judiciaire depuis 2009 – le huitième Majles s’affirme comme la principale force d’opposition au président.

Le débat s’oriente directement sur la question budgétaire – un exercice négligé par Ahmadinejad, qui a toujours multiplié les expédients – et sur les compétences des ministres. Le premier choc majeur intervient en août 2008, avec la nomination au poste de ministre de l’Intérieur d’Ali Kordan, ami personnel du président, en remplacement de Mostafa Pour-Mohammadi. L’importance de cette nomination dans un contexte pré-électoral pousse les parlementaires à critiquer cette nomination, puis à l’invalider, après la révélation que le doctorat de l’université d’Oxford dont il se prévalait ne lui avait jamais été attribué. Par la suite, les rivaux fondamentalistes d’Ahmadinejad laissent planer dans les premiers mois de l’année 2009 la possibilité d’une candidature concurrente à l’élection présidentielle du maire de Téhéran, Mohammed Baqer Qalibaf, ou même d’Ali Larijani. Ils apportent ensuite au président sortant, pendant les premiers jours de la contestation des résultats du 12 juin 2009, un soutien au manque d’enthousiasme spectaculaire. Au bout de quelques jours, la classe politique conservatrice fait cependant bloc derrière Ahmadinejad, au nom de la sauvegarde des intérêts du régime. Affaibli au plan intérieur, Ahmadinejad tente alors de faire une percée sur le plan diplomatique, profitant de la « main tendue » du président Obama. L’opportunité se présente à la fin de l’été 2009 : l’Iran est en effet menacé d’une nouvelle résolution du Conseil de sécurité après la révélation de la construction de l’usine d’enrichissement de Qom.

Ahmadinejad s’empresse alors, le 1er octobre, d’accepter l’offre d’un accord partiel permettant la fourniture de combustible pour le réacteur de recherche de Téhéran (destiné à la fabrication d’isotopes médicaux). Au retour de l’équipe de négociateurs en Iran, le Majles dénonce bruyamment l’accord, tandis qu’en coulisses, le bureau du Guide suprême bloque toute réponse officielle à l’offre de Genève. Quelques mois plus tard, le 18 juillet 2010, après l’échec de la tentative d’un accord similaire avec la Turquie et le Brésil et l’adoption, le 6 juin, de la résolution 1929 du Conseil de sécurité, le Majles – qui n’a théoriquement pas beaucoup de poids dans la décision sur le programme nucléaire – adopte une loi pour la sauvegarde des avancées nucléaires du pays, entravant lourdement la capacité de manoeuvre du président sur le dossier. Face à cette institution hostile – où il dispose toutefois d’alliés bruyants, comme le député ultra radical Hosseinian – Ahmadinejad décide de jouer la provocation. Il refuse de mettre en oeuvre la législation votée par le Parlement, déclare la prééminence du pouvoir exécutif sur le législatif et bloque l’attribution de fonds à la société du Métro de Téhéran, contrôlée par Mohsen Hashemi, le fils de l’ayatollah Rafsandjani.

Le président passe alors à l’offensive : il limoge le 13 décembre 2010 son ministre des Affaires étrangères, Manoutchehr Mottaki10 – proche d’Ali Larijani, dont il avait dirigé la campagne électorale en 2005 – alors que celui-ci est en visite officielle au Sénégal. Quelques jours plus tard, il met en place la première phase de la réforme controversée des subventions publiques. Constamment repoussée par ses prédécesseurs du fait de son possible impact social, cette réforme engagée par Ahmadinejad consiste à remplacer une partie des subventions publiques sur les produits et services de base (gaz, électricité, essence, pain, lait, etc.), caractéristique de tous les régimes de la région, par une allocation mensuelle versée directement aux classes populaires. Annoncée pendant toute l’année, la réforme est brutalement engagée le 19 décembre après un discours présidentiel à la télévision. Du jour au lendemain, le prix de l’essence subventionnée quadruple, ceux de l’électricité et du gaz sont multipliés par deux et trois. La rationalité économique de l’opération (rétablir une certaine vérité des prix pour diminuer les gaspillages et libérer les sommes économisées pour l’investissement) est rapidement compensée par la montée spectaculaire de l’inflation, malgré la mise en place d’un contrôle des prix dans les secteurs stratégiques. Dans les premiers mois, les classes populaires et les populations rurales bénéficient de cet apport régulier (40$ par personne et par mois, soit 20 % du salaire moyen). Cependant, la persistance d’une inflation élevée (évaluée officiellement à 25 %, mais dont le taux réel avoisinerait le double) et l’apparition de mini-émeutes en 2012 à la suite de la hausse brutale du prix de certains produits, comme le poulet, provoquent l’inquiétude du clergé et des parlementaires du Majles. Ceux-ci se rendent compte en outre que la réforme, loin d’avoir permis des économies, a creusé le budget de l’État. Ils bloquent alors la mise en place de la deuxième phase de la réforme, en dépit du volontarisme affiché par le président.

La rupture avec le Guide, au printemps 2011 (cf. infra), consacre la place centrale du Majles dans la réduction des pouvoirs du président. Les élections législatives de mars 2012 ne sont pas favorables à Ahmadinejad et ses alliés, regroupés dans le Front de l’endurance (Jebhe-ye paydari) : ils restent minoritaires dans un Parlement dominé par les courants conservateurs opposés au président regroupés dans le Front unifié des fondamentalistes (Jebhe-ye mottahed-e osoulgarayan). Dès le 14 mars, soit trois jours après le premier tour des législatives, et avant l’entrée en fonctions du nouveau Parlement, Ahmadinejad est convoqué devant le Majles pour répondre aux questions des députés. Alors que le moment est inédit – et qu’il peut potentiellement amorcer une procédure d’impeachment – Ahmadinejad se montre volontiers provocateur et ne répond qu’allusivement aux questions sur son entourage ou sur l’économie. L’opposition parlementaire au chef de l’État semble avoir manqué son effet.

CO 110L’aggravation de la situation économique semble offrir une seconde chance aux députés les plus hostiles au président, comme Ali Motahari. En effet, la mise en place des sanctions américaines, l’embargo pétrolier européen sur le brut iranien et l’isolement des banques iraniennes au sein du système financier international font s’effondrer le cours du rial. En janvier 2012, puis en été, la monnaie officielle perd les trois quarts de sa valeur par rapport au dollar, tandis que le cours de l’or explose parallèlement. Alors que le pays voit ses revenus d’exportations diminuer, la chute du rial renchérit les importations, jusqu’à présent favorisées par le taux élevé de la monnaie iranienne. Tandis que la panique s’empare d’une partie de la population et que les acteurs économiques privés doivent subitement faire face à une augmentation des coûts, le gouvernement et la Banque centrale restent largement passifs, puis annoncent la création de plusieurs taux de change selon les produits importés. Face à l’incompétence manifeste de l’exécutif, Ali Motahari dépose le 10 octobre une motion d’interrogation du président, qui est bientôt signée par 77 députés. La date de la session est avancée au mois de novembre. Elle est bientôt annulée : au cours du même mois, lors d’un discours devant le Basij – mouvement paramilitaire au service de la défense du régime et de l’islamisation de la société – le Guide suprême annonce qu’il s’oppose au questionnement du président. Devant cet ordre du plus haut niveau de l’État (hokm-e hokoumati), les députés retirent alors leurs signatures au nom de l’unité et de la concorde au sein de la République islamique.

Le conflit entre le Majles et le président, qui occupe le centre médiatique de la vie politique iranienne, est donc en réalité secondaire. Même si les divergences existent, il s’apparente davantage à un faux-semblant destiné à faire passer l’image d’une « démocratie religieuse » à l’iranienne. Les critiques du Majles au chef de l’État se sont en effet longtemps limitées à des questions de gestion et de compétence, des domaines consensuels par opposition aux véritables problèmes politiques, sur lesquels le Guide exerce un monopole absolu. À l’approche des présidentielles, les parlementaires réduisent légalement la marge de manoeuvre du président ; en adoptant une loi électorale qui retire le contrôle des élections au ministère de l’Intérieur, pour l’attribuer à une commission dominée par les adversaires du président, en provoquant la chute du ministre du travail le 3 février lors d’une séance humiliante pour Ahmadinejad.

L’émancipation avortée : Ahmadinejad face à Khamenei

Le conflit entre le président et le Guide ne devient évident que progressivement et n’éclate véritablement qu’au printemps 2011. Constamment passé sous silence et minimisé, au nom de la nécessité de l’unité et de l’efficacité du régime, il n’en est pas moins réel. Sous Mohammad Khatami, les difficultés avec Khamenei s’étaient exprimées très rapidement, la politique d’encouragement à la société civile (développement des mouvements étudiants, intellectuels et féministes) et de réformes politiques ayant rencontré dès 1998-1999 l’opposition du Guide et de ses alliés (campagne d’assassinats d’intellectuels, fermeture des journaux réformateurs, répression du mouvement étudiant, etc.). À l’inverse, Mahmoud Ahmadinejad apparaissait pendant son premier mandat comme l’artisan de la politique voulue par Ali Khamenei. Il porte un coup d’arrêt au développement de la société civile en réprimant les milieux journalistiques ainsi que les mouvements féministes, ouvriers et étudiants, marque la fin de l’épisode réformiste, et affaiblit considérablement le clan d’Hashémi Rafsandjani, alors réputé comme le deuxième homme fort du régime.

Le président fait très vite preuve de tendances millénaristes hétérodoxes : il prétend entretenir un lien direct avec l’imam caché (le Mahdi, qui doit, selon l’eschatologie du chiisme duodécimain, revenir sur terre à la fin des temps) dès son premier discours devant l’assemblée des Nations unies, le 17 septembre 2005. Bien qu’elles soient peu appréciées de l’establishment religieux et du Guide suprême, ces convictions sont vues comme de simples superstitions sans véritable impact politique et tolérées au nom de l’unité du régime. Par ailleurs, Ahmadinejad, qui avait fait campagne sur la lutte contre la corruption pour « mettre l’argent du pétrole sur la table (littéralement sofreh : la nappe) des Iraniens » continue d’accuser ouvertement les figures majeures du régime de corruption, au risque de saper l’aura d’intégrité dont souhaite se parer la République islamique. En juin 2008, l’un de ses alliés, Abbas Palizdar, dénonce la corruption d’une centaine de personnes lors d’une intervention à l’université de Hamedan : il est aussitôt arrêté. Un an plus tard, Ahmadinejad persiste et attaque nommément Ali Akbar Nateq Nouri (figure conservatrice majeure de la révolution et ancien président du Majles) et Hashémi Rafsandjani en direct dans les débats télévisés de la campagne présidentielle.

Si cette exposition crue des rivalités factionnelles irrite le Guide suprême, celui-ci soutient la réélection d’Ahmadinejad pour faire pièce à la tentative de retour des forces réformistes, rassemblées derrière la candidature de l’ancien Premier ministre Mir Hossein Moussavi (et, dans une moindre mesure, de Mehdi Karroubi). Ali Khamenei met ainsi tout son poids politique pour appuyer la répression et valider le résultat de l’élection. Cependant, au mois de juillet 2009, en pleine crise, Mahmoud Ahmadinejad nomme au poste de premier vice-président son ami et proche conseiller, Esfandiar Rahim Mashaïe. Considéré comme l’une des éminences grises du président, Mashaïe fait scandale par son idéologie mystico-nationaliste. Il défend en effet un mouvement de renouveau de la République islamique à travers le retour à l’« école iranienne de pensée », qui tire ses racines de la Perse préislamique, et la mise à l’écart du clergé des affaires de l’État au nom d’un lien direct avec le douzième imam. Cette perspective est intolérable pour Khamenei, qui ordonne au président de revenir sur sa décision. Ahmadinejad attend pourtant une semaine avant de transmettre la lettre de démission de son ami, qu’il nomme aussitôt directeur de cabinet. Esfandiar Rahim Mashaïe comptera plus tard jusqu’à dix-huit fonctions officielles dans le dixième gouvernement. Alors que le président est qualifié de plus fidèle exécutant de la volonté du Guide suprême, cet épisode met au jour la distance entre Ahmadinejad et Khamenei.

Pendant deux ans, la relation entre les deux hommes se dégrade progressivement, à mesure que le président s’affirme, en méprisant politiquement ses adversaires conservateurs et surtout en gérant en toute opacité une partie des revenus du pays avec son réseau d’amis et d’affidés. Puis, alors qu’il estime son pouvoir suffisamment assuré, il commet une erreur qui marque la rupture avec son parrain politique. Le matin du 17 avril 2011, le ministre du Renseignement, l’hojjatoleslam Heydar Moslehi, annonce sa démission. Le président accepte immédiatement le geste mais, quelques heures plus tard, le bureau du Guide s’y oppose. Il est évident que Mahmoud Ahmadinejad a voulu se débarrasser d’une personnalité en qui il n’avait pas confiance. Or la désignation du ministre du Renseignement (Vezarat-e Ettela’at va Amniat-e Kechvar, ou VEVAK), comme celle de ceux de la Défense, de l’Intérieur ou de la « Guidance islamique », sont une prérogative du Guide qu’Ali Khamenei a institutionnalisée dans ses premières années. La démission de Moslehi est donc une remise en cause explicite des équilibres institutionnels tacites du régime. Pendant les jours qui suivent, les communiqués contradictoires se multiplient tandis que la situation du ministre reste confuse. Le 18 avril, l’agence officielle IRNA, dirigée alors par Ali Akbar Javanfekr – un ami du président – garde le silence sur les divergences au sommet de l’État et met plusieurs heures avant de prendre acte de l’opposition du Guide. Alors que la polémique enfle et que les factions réactionnaires se déchaînent contre Ahmadinejad, le bureau du Guide publie deux jours plus tard la lettre dans laquelle Khamenei réaffirme sa confiance dans le ministre et lui demande de « doubler ses efforts ». Les adversaires du président surenchérissent dans leur fidélité au Guide et stigmatisent les machinations et les complots d’Esfandiar Rahim Mashaïe. Outre les accusations très lourdes de corruption et de détournement de fonds publics, abondamment relayées par la presse et les sites d’information semi-officiels, c’est son syncrétisme idéologique qui est critiqué le plus violemment. Le bras droit du président est dénoncé comme la tête de file d’un « courant déviationniste » aussi dangereux, voire davantage, que les « séditionnistes » (terme officiel pour désigner les partisans de Moussavi et de Karroubi pendant la révolte de 2009). Il semble aussi qu’Ahmadinejad ait voulu prendre le contrôle du ministère du Renseignement pour préparer les échéances présidentielles de 2012 et imposer un schéma à la « Poutine-Medvedev » à ses adversaires. Pendant onze jours, le président disparaît, n’assiste plus au conseil des ministres en signe de protestation, puis revient.

Mahmoud Ahmadinejad ressort humilié de sa tentative de coup de force tandis qu’Ali Khamenei, lui, se voit célébré par quasiment l’ensemble de la classe politique comme le garant de l’équilibre du système. L’épisode Moslehi le convainc alors de mobiliser, voire de redynamiser les institutions qu’il avait affaiblies jusqu’à présent. Le cas des réseaux Rafsandjani est emblématique de cette alchimie institutionnelle. Principal artisan de l’accession d’Ali Khamenei au sommet du pouvoir à la mort de l’imam Khomeini, Hashémi Rafsandjani entretient avec l’actuel Guide une amitié teintée de rivalité forgée dans les années de lutte politique contre le Chah, puis pendant la République islamique. Entre 2005 et 2011, Khamenei a utilisé Ahmadinejad pour saper le conglomérat familial de Hashémi Rafsandjani et empêcher son retour sur le devant de la scène. Avec la crise électorale de 2009, Rafsandjani – qui a soutenu la candidature de Moussavi – est marginalisé et perd deux institutions clés : l’université Azad (alors sous la présidence de l’un de ses proches, Abdollah Jasbi), et la présidence de l’Assemblée des Experts en mars 2011. Cependant, alors que sa marginalisation semblait inéluctable, Rafsandjani est confirmé à la présidence du Conseil de Discernement en mars 2012. Ses apparitions publiques sont davantage médiatisées et son discours pragmatique connaît un regain d’intérêt, mais sa position reste fragile (sa fille termine une peine de prison de six mois et son fils Mehdi est accusé d’espionnage).

Le pouvoir judiciaire participe aussi à cette opération de rééquilibrage institutionnel et de contrôle du président, même si son rôle premier est d’abord de réprimer toutes les expressions de la société civile. Dominée par un clerc, Sadegh Amoli Larijani, proche du Guide, la justice iranienne a réorienté une partie de ses efforts contre le camp présidentiel après la dernière manifestation de l’opposition, et l’arrestation de Mir Hossein Moussavi et de Mehdi Karroubi en février 2011.

La lutte contre la corruption, autrefois slogan de campagne d’Ahmadinejad, a ainsi été utilisée par la justice pour intimider le camp présidentiel avec l’éclatement du scandale financier « Arya », où près de 3 milliards de dollars auraient été détournés selon un schéma complexe dans lequel les proches de Rahim Mashaïe seraient impliqués. De même, Ali Akbar Javanfekr a été condamné à six mois de prison, officiellement pour avoir publié des informations portant atteinte au Guide suprême. L’emprisonnement de l’ancien directeur de l’agence officielle IRNA, à partir du mois de septembre, a permis au pouvoir judiciaire d’humilier le président en l’empêchant d’aller visiter son ami, prisonnier politique à Evin au mois d’octobre. Dans la nuit du 5 février, l’arrestation de Saïd Mortazavi, ancien procureur général de Téhéran – figure honnie de la répression de l’opposition et de la presse – et ami du président, qui l’avait nommé directeur de l’organisation iranienne de la sécurité sociale en 2012, représente un véritable camouflet pour Ahmadinejad. Beaucoup plus sourde, cette stratégie de restriction du président fait cependant écho aux bruits et aux petites polémiques du Majles.

Enfin, et bien qu’il ait au contraire gagné en importance dans la dernière décennie aux plans politique, économique et sécuritaire, le corps des Gardiens de la révolution (Sepah pasdaran) est confirmé dans ses privilèges et ses attributions au nom de la défense du Guide et de la révolution. Les interventions répétées de la garde prétorienne du régime, relayée par les multiples canaux médiatiques dont elle dispose (presse affiliée, blogs, etc.) tentent d’imposer un discours unique et de condamner toute voix discordante comme une trahison potentielle. C’est ce principe d’autorité que le Guide semble vouloir établir plus fermement dans la sphère politique.

* * *

Alors qu’il était considéré par l’ayatollah Ali Khamenei comme le président le plus proche de lui, Ahmadinejad termine son mandat dans des conditions plus difficiles encore que ses prédécesseurs, dont les différences étaient pourtant plus marquées au départ. Cette descente aux enfers appelle deux interprétations différentes mais complémentaires.

La première tient à la personnalité de Mahmoud Ahmadinejad. Issu d’une génération qui a pris sa revanche sur les élites grâce à son engagement dans les structures sécuritaires de la République islamique, le président s’est enivré de son pouvoir et a pensé être capable de changer le système à son avantage. Les élites islamistes – et, en premier lieu, le Guide suprême – se sentant menacées, ont alors réagi pour contraindre le président à rester dans les bornes que lui assigne le système.

La seconde interprétation est structurelle. Dans la doctrine politique du Guide – partagée par l’essentiel des élites conservatrices et sécuritaires – le président ne fait qu’exécuter la politique qui lui est dictée par l’ayatollah Khamenei. Dans cette conception politique, le style de la présidence – reflet de la fiction développée par le régime pour « coller » au pays réel – ne peut en aucune façon remettre en cause la hiérarchie, voulue comme immuable, de la République islamique. À chaque président correspond donc un cycle politique qui traduit le progrès de l’Iran dans la voie définie par Khomeini et son successeur l’ayatollah Khamenei. Ainsi, de la même façon que l’ayatollah Hashemi Rafsandjani (président de 1989-1997) avait incarné la reconstruction du pays après les années de guerre avec l’Irak, et que son successeur Mohammad Khatami (1997-2005) avait permis à la société iranienne de respirer, Mahmoud Ahmadinejad devrait être reconnu à l’avenir comme un président intransigeant face aux menaces extérieures.

Pour le Guide suprême et les partisans de la consolidation autoritaire du régime, l’entrée dans un nouveau cycle, où l’émergence d’une nouvelle personnalité à la tête de l’exécutif devrait mettre un terme aux dysfonctionnements mis au jour par les crises politiques de la présidence Ahmadinejad. Derrière ce pari se dessine la volonté de donner au régime iranien un atout supplémentaire pour se prémunir contre le spectre de son effondrement. Cette entreprise ressemble étrangement aux dernières années du règne du Chah – lorsque celui-ci, après le premier choc pétrolier, avait accentué la dérive autocratique et impériale de son régime avant de connaître une chute spectaculaire.

CO 110Voir également notre dossier spécial Iran coordonné par Michel Makinsky, Les Cahiers de l’Orient n. 110 (printemps 2013)

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