État et perspective des mouvements sociaux dans le Mouvement vert en Iran

CO 111 FoiParu dans le numéro 111 « Foi et Culture » (été 2013)

par Mohammad J. Shafiei et Ali Jafari

Il y a 150 ans, la société iranienne était encore complètement traditionnelle et ignorait les sciences et techniques nouvelles. Un mouvement connu sous le vocable de Mashrouteh s’est constitué à l’époque, sous l’effet du choc causé par les défaites successives de l’Iran dans ses guerres contre la Russie, et des connaissances rapportées par des intellectuels iraniens de retour d’Occident. Ils mettaient en évidence l’écart considérable qui existait entre les sociétés iranienne et occidentale. Le mouvement Mashrouteh a été à l’origine de la révolution constitutionnelle de 1906, et a fait pénétrer l’Iran dans l’époque moderne. Mashrouteh, que l’on pourrait qualifier de premier « macro-mouvement » social, fut le creuset au sein duquel ont émergé la plupart des mouvements sociaux de l’époque en Iran: le mouvement des femmes, les syndicats (en premier lieu desquels le Bazar), le mouvement pour une législation et une justice modernes et les revendications des ethnies.

Les mouvements sociaux qui lui ont succédé en Iran ont pris des formes diverses, jusqu’au dernier macro-mouvement social : celui des Verts, intervenu en 2009 pour protester contre les résultats de l’élection présidentielle tels qu’ils avaient été publiés. En juin 2009, l’ensemble des tendances réformistes (religieuses et laïques) se sont mobilisées et ont présenté deux candidats réformistes, pour tenter de changer la donne socio-politique et d’empêcher Mahmoud Ahmadinejad d’être réélu. À la proclamation de la victoire de Mahmoud Ahmadinejad, les réformistes ont contesté ce résultat, dénonçant ainsi une fraude électorale. Il s’en est suivi une vaste contestation qui a duré neuf mois, à Téhéran et aussi dans certaines grandes villes, comme Ispahan et Chiraz. Ce mouvement de protestation a été brisé par la répression forte et systématique dont il a été l’objet.

Le macro-mouvement vert a mobilisé tous les mouvements sociaux (celui des femmes, les syndicats ouvriers, les groupes ethniques et les étudiants) et a présenté leurs aspirations démocratiques sous une revendication principale, c’est-à-dire le changement général du rapport de pouvoir. Il a ainsi polarisé l’espace politique entre, d’un coté, les autorités et, de l’autre, les partisans du mouvement démocratique.

Il convient d’abord de décrire la structure politique de la société iranienne et l’état des forces sociales après l’élection de 2009, et ensuite d’examiner les revendications des mouvements sociaux dans l’espace politique à l’occasion du Mouvement vert.

Structure politique et état des forces sociales en Iran après l’élection de 2009

Le régime politique iranien est un système non démocratique de type théocratique, avec à sa tête un Guide suprême religieux (l’ayatollah Khomeiny de 1978 à 1988, puis l’ayatollah Ali Khamenei) qui n’est pas élu par le people, mais par un conseil religieux (le Conseil des Experts) constitué des jurisconsultes religieux. Le schéma suivant nous montre la structure du pouvoir en Iran.

Le président de la République et le Parlement se situent à un niveau hiérarchique inférieur et lui sont subordonnés. Ces postes sont formellement soumis à des élections, auxquelles seuls peuvent se présenter les candidats autorisés par le Conseil des Gardiens de la Révolution islamique. Par conséquent, la structure politique en Iran est entièrement contrôlée et les citoyens ne peuvent pas choisir librement leurs dirigeants. Malgré cela, certains candidats de groupes réformistes ont été capables d’entrer dans le sixième Parlement ou même, dans le cas de Mohammed Khatami, d’être élu à la présidence de la République. Cependant, après son arrivée au pouvoir, en 2005, Ahmadinejad a favorisé l’accession d’un grand nombre de Gardiens de la Révolution à des postes clés dans le gouvernement, l’administration et le secteur économique. La position des militaires dans la structure du pouvoir s’est ainsi progressivement renforcée. En fait, les dirigeants politiques iraniens ayant réalisé que les voix des réformistes représentaient une menace pour eux, ils ont tenté de les exclure de tous les domaines.

L’élection présidentielle de 2009 a marqué l’apogée de cet affrontement. Face à la vaste protestation contre la fraude électorale, le régime n’a pas hésité à faire usage de ses milices idéologiques (Bassij et Pasdaran) pour réprimer les manifestations. La répression s’est poursuivie avec l’arrestation de plus en plus massive des intellectuels et activistes de l’opposition. Avec le soutien d’une partie du clergé, les militaires, qui ont accédé à toutes les structures politico-économiques, sont en train de développer un système politico-religieux qui n’a pas de besoin la voix de gens, car il trouve sa légitimité en Dieu et dans une interprétation spécifique de l’islam. La coalition entre ces clercs et les militaires idéologues a abouti à l’apparition d’un système politique à base militaro-religieuse, qui a petit à petit exclu les réformistes et même une grande partie des hommes politiques au service de l’idéologie dominante, comme Hashemi Rafsandjani ou Nategh Nouri. Dans le contexte de cette structure particulière du régime iranien, les mouvements sociaux se trouvent plus qu’auparavant confrontés à des restrictions et ont tous l’expérience d’une répression musclée, facteurs qui ont réduit le poids et l’influence de leurs activités.

État des mouvements sociaux

En Iran, à cause de la situation sociopolitique, chaque mouvement social s’est développé de façon différente et se heurte à des obstacles et limitations spécifiques, ce qui distingue leurs caractéristiques dominantes et leur rapport avec le Mouvement vert.

Le mouvement des femmes

La lutte des femmes pour l’égalité juridique remonte à plus d’un siècle, mais la Révolution islamique a marqué en 1979 un coup d’arrêt important dans cette direction. Après cette révolution, le système politique idéologique a considérablement limité leurs droits et leur liberté. Dans le nouveau discours du régime, les femmes ont été réduites au statut de citoyennes secondaires, d’agents de Satan à l’origine de déviances et de péchés, ainsi que d’outils au service de la satisfaction des hommes, et devant donc être méprisées.

La manifestation du 8 mars 1979 était une protestation civile des femmes contre les obligations du code vestimentaire. Cette manifestation était la première occasion pour elles de formuler leurs revendications. Jusqu’à la fin des années 1980, en raison d’une forte répression, on n’entendit plus aucune voix d’opposition, et encore moins celle des femmes. Au début de la décennie suivante, les changements politiques et sociaux intervenus portaient en germe l’intervention citoyenne des femmes, qui a commencé à se manifester de façon progressive. Après l’arrivée d’un pouvoir réformiste en 1997, les mouvements féministes se sont organisés davantage. La célébration de la Journée mondiale de la femme, le 8 mars 1999, a été la première manifestation depuis la Révolution islamique d’une période nouvelle pour les activités civiques des femmes. La formation en 2004 d’une « Coalition de réflexion » des femmes (E’telaf hamandishi) a également joué un rôle important dans le développement de leur discours juridique, en proposant des priorités à leur mouvement et en posant comme revendication principale le changement des articles et des principes de la loi constitutionnelle, du code pénal et du code civil.

En 2006, face à Ahmadinejad et à la fermeture de l’espace politique aux activités civiles, les activistes féministes ont lancé la « campagne d’un million de signatures ». En posant la question des lois discriminatoires, la démarche visait, d’un côté, les femmes pour qu’elles améliorent leurs connaissances de la société et, de l’autre, les dirigeants et députés du Parlement pour qu’ils soient obligés de répondre. Malgré de la répression des opposants, cette campagne a permis de maintenir le leadership du mouvement des femmes jusqu’à l’élection présidentielle de 2009.

Comme dans d’autres pays, le mouvement de femmes en Iran est cantonné socialement aux classes moyennes, culturellement aux personnes éduquées et géographiquement aux quelques grandes villes – et, même dans ce cas, aux quartiers et secteurs relativement prospères. Par ailleurs, compte tenu de l’interdiction des activités civiles, les activités du mouvement des femmes se limitent à un certain nombre de réunions privées et clandestines. En outre, bien que leurs revendications égalitaires concernent la majorité des femmes dans différentes strates de la société, il n’a pas nécessairement entraîné l’adhésion des femmes dans ces divers groupes.

Elle réclament en premier lieu l’égalité avec les hommes dans les domaines suivants : le droit au divorce, l’héritage, la validité du témoignage, le prix du sang, la tutelle des enfants de plus de sept ans et l’éligibilité à la présidence ; en deuxième lieu, l’annulation de l’autorité juridique de l’homme en matière de tutelle de la famille, des femmes et des filles de plus de dix-huit ans et du droit à la polygamie chez hommes ; et enfin, l’accès au droit du travail et à l’éducation après le mariage.

Le mouvement des étudiants, avant-garde de la protestation

Après sa création à Téhéran en 1934, la première université, établissement moderne au sein la société traditionnelle de l’Iran, a injecté dans l’espace politique une nouvelle force de critique du système autoritaire. Les étudiants de cette institution, puis d’autres à travers le pays, ont émis de nombreuses critiques et protestations contre le régime autoritaire, avant et après la Révolution islamique. Bien que le mouvement étudiant soit en Iran essentiellement un mouvement pluraliste et libéral, il a été influencé pendant soixante-dix ans de son histoire par les idéologies dominantes : quelquefois de gauche, nationaliste, révolutionnaire ou encore réformiste. Actuellement, le mouvement est dominé par trois tendances : la première, réformiste religieuse, la seconde de gauche et la troisième séculière. Dans son ensemble, il a toujours aspiré à plus de liberté académique, sociale et politique. À chaque fois, qu’il a porté la critique hors de l’espace académique et s’est livré à des manifestations de rue, il s’est centré sur la protestation contre l’autorité religieuse et s’est comporté d’une façon radicale.

Après la guerre entre l’Iran et l’Irak, les étudiants ont constitué l’avant-garde de toutes les protestations importantes. Pendant l’élection présidentielle de 1997, ils ont bien soutenu Mohammad Khatami, le candidat réformiste, manifestant la veille de l’élection autour du campus de l’université de Téhéran, car ils étaient convaincus qu‘il y aurait un recours massif à la fraude électorale pour essayer d’empêcher de la victoire de Mohammad Khatami. Ce dernier a finalement remporté l’élection mais, au cours de la deuxième année de son mandat, s’est produit un événement majeur pour l’évolution du mouvement étudiant : au cours de la nuit du 8 juillet, les forces de l’ordre, la police, les forces spéciales et les milices Bassiji ont attaqué le campus de l’université de Téhéran. Cette répression était une réponse à la manifestation étudiante contre la fermeture du quotidien réformiste Salaam, qui avait critiqué la censure de la presse imposée par Saïd Emami, vice-ministre de la Sécurité et du Renseignement et l’un des responsables de meurtre des intellectuels iraniens qui avaient été tués quelques mois auparavant. Cette attaque a fait au moins un mort et des dizaines de blessés. Les étudiants ont manifesté pendant les quatre jours suivants – sans résultat, en raison d’une répression très dure. Pendant les quelques années ultérieures, on n’a plus vu aucune action ou activité notable dans l’espace universitaire. Suite à cette répression, alors que le mouvement étudiant était devenu très politisé et disposait d’un député au Parlement, il a choisi de s’écarter de la vie politique officielle. Cette décision a provoqué la scission de l’une de ses composantes les plus importantes (Daftar e tahkim vahdat) et la perte progressive de sa vigueur.

À l’écart de la vie politique officielle, les étudiants sont néanmoins devenus de plus en plus critiques à l’égard du gouvernement réformiste de Khatami, si bien qu’à la fin de son mandat, les échanges verbaux entre Khatami et les étudiants sont devenus violents. Dans une conférence à l’université de Téhéran, il s’est adressé aux étudiants en les menaçant : « Si vous continuez, je fais évacuez la salle, vous n’êtes que des manipulateurs. » On a considéré que cet événement avait marqué la fin de la confiance dans les réformistes, qui étaient pourtant arrivés au pouvoir grâce au mouvement étudiant.

Les mouvements des minorités ethniques

L’Iran est un pays pluriethnique. Perses, Azéris, Kurdes, Lors, Arabes, Baloutches et Turkmènes habitent depuis longtemps dans les frontières politiques de ce qu’on nomme l’Iran. Malgré la reconnaissance, dans la loi constitutionnelle de 1906, de la diversité des ethnies du pays et de leur autonomie régionale, une fois au pouvoir, Mohammad Reza Chah a suivi une politique d’homogénéisation et de répression des voix divergentes, sans respecter la diversité des ethnies, politique qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours.

Les dirigeants et la majorité des intellectuels ont favorisé l’émergence d’une nation et mis en valeur la langue persane.

Depuis une centaine d’années, les ethnies ont ainsi été ignorées aux niveaux politique, éducatif, économique et aussi social. Les revendications principales du mouvement des ethnies sont la reconnaissance officielle des langues, un type de fédéralisme, l’égalité des droits entre ethnies, la fin du mépris ethnique et l’égalité au niveau économique.

Depuis longtemps, les ethnies en Iran ont essayé d’arracher leurs droits, par la force ou la négociation. Au Kurdistan iranien ont sévi des combats militaires pendant des années. Actuellement on voit sporadiquement certains groupes, comme le PJAK au Kurdistan iranien et Jundallah au Baloutchistan, lancer des attaques militaires. Cependant, la majorité des groupes ethniques hésitent ou croient en un combat civil et social pour faire aboutir leurs revendications. Devant d’impossibilité d’activités officielles en Iran, ils ont limité leurs activités à l’extérieur du pays ou s’expriment sur des sites Internet et via satellite.

Le mouvement ouvrier : combat pour un syndicat

CO 110Historiquement, les premières actions ouvrières datent de plus d’un siècle avec, pour précurseurs de la formation des syndicats, les travailleurs des imprimeries de Téhéran. Dans l’ensemble, la majorité des droits du travail – comme le droit de grève et d’organisation en syndicats – n’ont été respectés que pendant certaines périodes. Après la révolution islamique, les efforts des travailleurs pour faire jouer ces droits ont été vains. Parmi les revendications essentielles des travailleurs: l’augmentation du salaire minimum, l’existence de syndicats, le droit de grève et l’annulation des reformes du code du travail.

L’effort pour réactiver le Syndicat des chauffeurs de bus des transports en commun de Téhéran est l’un des plus remarquables, de la part des travailleurs, pour obtenir le respect de leurs droits. Il a conduit à l’arrestation de leur président Mansour Ossanlou, en prison depuis plusieurs années pour avoir dirigé des mouvements de grève, tout comme Reza Shahabi, un autre syndicaliste. Le Syndicat des travailleurs de la sucrerie de Haft Tapeh (Sandikaaye Kargaran Sherkat-e-Neyshekar Haft Tapeh) est lui aussi très actif, malgré la répression et l’emprisonnement des leaders du syndicat.

L’une des actions collectives de travailleurs les plus importantes a été la « Charte des revendications minimales des travailleurs d’Iran » en 2008, qui réclamait la réforme du code du travail, l’abolition de l’interdiction de célébrer la fête du 1er mai, la reconnaissance du droit de manifestation et de protestation ainsi que de la liberté d’expression, l’annulation immédiate des exécutions, la libération des leaders ouvriers et d’autres mouvements sociaux et l’arrêt du plan de réforme des subventions compensatoires. On peut déplorer que les travailleuses soient les oubliées des activités du mouvement syndical: même dans les manifestes et les revendications du mouvement, la situation discriminatoire des ouvrières est passée sous silence.

Le rapport des mouvements sociaux avec le Mouvement vert

Féministes et Mouvement vert

Les activistes du Mouvement vert ont soutenu Mir Hossein Moussavi lors de l’élection présidentielle car ils souhaitaient ouvrir l’espace social aux activités civiles et politiques. Il représentait pour le mouvement des femmes, comme pour les autres mouvements démocratiques et égalitaires, le seul espoir de voir satisfaire leurs aspirations, espoir ruiné par le résultat proclamé des élections. La présence des femmes dans les manifestations du Mouvement vert, en quantité comme en qualité d’engagement (prononcer des slogans dans les situations dangereuses, faire face à la police, défendre des personnes arrêtées, etc.) était tellement forte qu’on a pu assimiler le Mouvement vert à celui des femmes. Ce dernier, comme les autres courants, a adopté trois stratégies.

D’une part, la fusion dans le Mouvement vert et la proposition de revendications démocratiques : une grande partie des activistes féministes ont accompagné le processus général, convaincues que, avec la démocratie, l’égalité des droits viendrait aussi. D’autre part, une insistance sur le discours et les revendications égalitaires: au contraire des précédentes, une partie du mouvement des femmes a toujours craint que leur absorption dans le Mouvement vert amènerait à la transformation de leurs revendications. Elles ont donc insisté sur les campagnes contre les attitudes, les méthodes et les processus discriminatoires, ainsi que sur les politiques gouvernementales qu’elles jugeaient sclérosés, fanatiques et archaïques. Troisième stratégie enfin, la combinaison des deux discours démocratique et égalitaire, c’est-à-dire la transformation des revendications totalement féministes en revendications pouvant créer du lien entre les Verts et le mouvement des femmes. C’est dans cette perspective qu’on peut classer la majorité des activités du mouvement des femmes pour défendre les droits des prisonniers politiques, réclamer la justice pour les victimes de la répression et protester contre la violence politique. L’organisation du « Comité pour la solidarité des femmes contre les violences sociales » est l’une des ces tentatives, menée un mois après l’élection de 2009.

Les femmes ont intensément participé au Mouvement vert. Pourtant, leurs dirigeantes n’ont pas activement cherché à mobiliser les femmes, ni à porter leurs revendications en matière de droits féminins. Ainsi, elles ne sont pas parvenues à profiter des possibilités et de l’opportunité de présenter ces revendications au-delà du programme des réformistes, à organiser des manifestations indépendantes ou à étendre le réseau social. Leur présence s’est donc limitée aux manifestations contre la fraude électorale. Selon certains analystes, les leaders féministes ont ainsi laissé passer une occasion stratégique. Grâce au soutien et à la présence massive des femmes dans la rue, elles avaient la possibilité de former un front homogène pour négocier avec le pouvoir politique ; néanmoins, en pratique, la dispersion des positions, la faiblesse de l’expression et les positions extrémistes chez certaines activistes féministes en face du Mouvement vert se sont combinées pour empêcher la formation d’un front homogène, qui puisse présenter les revendications des femmes au pouvoir politique, indépendamment du fait qu’il soit démocratique ou autoritaire.

Étudiants et Mouvement vert

Pour empêcher la victoire d’Ahmadinejad, les étudiants ont mis leur espoir dans la réactualisation de leurs réseaux sociaux, en Iran comme à l’extérieur – le nombre des étudiants en Iran est estimé à 4 100 000. Le réseau des étudiants, l’un des plus importants de la société iranienne, avait tenté en 2009 de mobiliser les citoyens pour qu’ils participent à l’élection présidentielle afin d’aboutir à un changement de la situation politico-économique. En s’appuyant tant sur le réseau social que sur leur capacité historique de protestation sur le campus de l’université de Téhéran, les étudiants ont mené des manifestations de nuit, dans les rues principales de Téhéran, pour convaincre la population de participer en nombre à l’élection présidentielle et ainsi d’évincer Ahmadinejad. On peut dire que le cœur du Mouvement vert était en réalité constitué du mouvement étudiant.

Les forces de l’ordre connaissaient le rôle du campus de l’université de Téhéran et son importance dans la contestation : elles ont attaqué le campus à nouveau, dès le début des protestations contre le résultat de l’élection de 2009, détruisant tout ce qui se trouvait dans les chambres des étudiants, frappant ces derniers et les passant à tabac. Puis elles ont ramené environ 130 étudiants blessés au dépôt du ministère de l’Intérieur pour les torturer. Cet événement n’a fait qu’accroître la contestation, au point que le 25 Khordad, environ trois millions de personnes sont descendues dans la rue.

Ethnies et Mouvement vert

Au cours de la révolution constitutionnelle (1906) comme lors de la révolution islamique (1978), toutes les ethnies ont participé au combat du peuple iranien pour la liberté; seulement, au sein du Mouvement vert, la réalité ethnique s’est présentée sous un jour différent. Certes, le plan de Mir Hossein Moussavi, le candidat rival d’Ahmadinejad aux présidentielles, évoquait les revendications des ethnies, mais son approche à leur égard était minimaliste. Au début des manifestations, on a vu des gens originaires de différentes ethnies y participer individuellement, mais pas en groupe ou par régions – autrement dit, les ethnies iraniennes n’ont pas eu confiance dans le Mouvement vert, et ce pour différentes raisons. Ni dans les régions azéries (quatre provinces et environ 20 millions d’habitants), ni dans les régions kurdes (trois provinces pour 10 millions d’habitants) ou turkmènes (une province de 2 millions d’habitants), ni d’ailleurs chez les autres ethnies, on n’a vu de protestations contre la fraude électorale se joindre au Mouvement vert.

La forte répression contre les ethnies ayant suivi la Révolution islamique de 1979 avait entraîné la détérioration de leurs rapports avec la capitale, notamment avec les Perses. Une rupture fondamentale entre les ethnies en Iran a en outre affaibli la solidarité nationale. Dans une telle situation, un mouvement aussi ample que celui des Verts aurait dû profiter de l’une des forces sociales disponibles dans le pays: le fait que les mouvements ethnique et ouvrier se soient tenus à distance du Mouvement vert semble une raison importante de son échec.

Ouvriers et Mouvement vert

Car il y n’a pas eu, non plus, d’accompagnement des Verts par le mouvement ouvrier, qui n’avait pas de perception claire du poids considérable que pourrait représenter la masse très imposante des travailleurs dans le pays. Il n’était pas reconnu comme un mouvement vaste et organisé – bien qu’au cours des dernières années, il ait conduit quelques activités dispersées – de sorte que les travailleurs manifestaient dans le Mouvement vert de façon plutôt individuelle et non collective. Les revendications des travailleurs sont d’ailleurs absentes dans les professions de foi des partis, même chez réformistes ou les Verts.

La base du Mouvement vert, issu de la classe moyenne, est différente de celle des ouvriers. Le gouvernement réformiste avait ménagé un espace relativement ouvert pour la classe moyenne ; mais les ouvriers savent bien que cet espace n’a pas mené à la liberté des syndicats et au droit de grève, et cette expérience décevante du changement leur avait laissé un arrière-goût amer, même s’ils accompagnaient le Mouvement vert. D’ailleurs, les gauchistes du mouvement affirment qu’« il est hors de question de tenter une coalition entre le Mouvement vert et le reste de la bourgeoisie enracinée dans la classe dominante… car il existe un conflit entre les intérêts des deux groupes ».

Il nous semble que les deux mouvements, celui des ouvriers et celui des ethnies, vivent en Iran une oppression systématique et ne retrouvent pas leurs revendications dans le Mouvement vert. De plus, nous constatons chez les intellectuels politiques et activistes des droits humains une tendance irrépressible à aller vers certains mouvements qui sont plus « à la mode » que les autres. Il est évident qu’en Iran, les mouvements des femmes ou des étudiants ont suscité plus d’intérêt que ceux des ouvriers et des groupes ethniques, de sorte que les deux derniers ont été marginalisés dans les actualités et les analyses des médias.

Conclusions et perspectives

Ainsi que nous l’avons vu, les rapports avec le Mouvement vert et la position en son sein ne sont pas identiques selon chacun des mouvements sociaux. Bien que les leaders verts aient été au pouvoir, du moins à une certaine époque, ils n’étaient pas considérés comme fiables par certains mouvements – notamment ethnique et ouvrier – en raison de leur façon de diriger. De ce point de vue, il est permis de croire que chacun de ces mouvements sociaux connaîtra une évolution spécifique.

Du point de vue organisationnel, le mouvement des femmes a fonctionné, jusqu’à l’élection de 2009, de façon coopérative et à travers des coalitions de réseaux. Toutefois, après l’élection et le renforcement de la répression, ces derniers ont éclaté en groupuscules séparés et dépourvus d’objectifs précis. Nous avons cependant pu noter quelques activités sans suite dans les réseaux virtuels. Ce mouvement ayant perdu beaucoup de sa force en raison de la répression ou de l’exil d’une grande partie des activistes féministes, il semble que, si la situation politique actuelle perdure, il ne faut pas s’attendre à une activité importante de leur part. Dans le cas inverse, il est probable qu’elles reviendront aux revendications égalitaires et persisteront dans cette voie, mais d’une façon conservatrice.

Après la répression des Verts, le mouvement étudiant s’est arrêté et, depuis 2009, nous n’avons pas observé d’action importante dans les universités iraniennes. La plupart de leurs activistes on été arrêtés et plusieurs sont toujours en prison, tandis que d’autres se sont exilés. Par ailleurs, l’espace universitaire est devenu strictement limité. Le pouvoir a développé des projets limitant les agissements des professeurs contestataires et contrôlant davantage qu’autrefois l’espace universitaire, de sorte que les associations universitaires présentent moins d’activité et qu’un phénomène de repli se fait sentir dans les établissements iraniens. Après la répression de 1999, il avait fallu dix ans au mouvement pour récupérer un rôle; il lui faudra sans doute, cette fois encore, beaucoup de temps pour reprendre pied. Cela dépend toutefois de la vision et de la perception qu’ont les étudiants iraniens de leur système politique depuis 2009.

Le tropisme centralisateur des réformistes et des intellectuels les oriente vers la majorité perse. Il ne semble pas que leur écart avec les ethnies se soit réduit, compte tenu de la démarche qu’ils ont adoptée à leur endroit – leur approche consistant à nier les principales revendications des ethnies telles que le fédéralisme régional. Selon eux, dans le cadre du combat pour la démocratie, les activistes des groupes ethniques doivent les rejoindre pour pouvoir accéder aux droits qui leur sont déniés ; ils pensent que des revendications comme le droit de décider de son propre destin et le fédéralisme régional conduisent à la division de l’Iran. Par conséquent, il existe chez la majorité des activistes des groupes ethniques un sentiment de méfiance vis-à-vis des intellectuels et des réformistes iraniens, qu’aucune tentative de surmonter n’a pu être constatée jusqu’ici. Même si quelques pas en avant ont été faits pour reconnaître les droits des ethnies et présenter une nouvelle approche destinée à améliorer les rapports entre elles, l’absence d’une solution logique concernant cette question semble impliquer que, d’ici les prochaines contestations probables, le fossé se sera creusé et que les activistes des groupes ethniques s’abstiendront d’y participer.

Depuis ces dernières années, l’augmentation du chômage, des salaires impayés, du coût de la vie et des licenciements ont fortement amplifié la contestation des travailleurs. La « Troisième pétition protestataire de 30000 travailleurs », la « Lettre de 2000 travailleurs des Transports en commun de Téhéran » contre la réforme du code du travail et la protestation des tisserands du Mazandaran pour les salaires impayés depuis mois sont autant de manifestations des efforts du mouvement ouvrier pour améliorer la situation des travailleurs en Iran. Malgré la contestation de 2011, les revendications ouvrières ont encore un long chemin à parcourir pour devenir un mouvement fort. La caractéristique du plus grand nombre des protestations de ce type en Iran est leur ampleur limitée: elles se produisent à la dimension d’une usine ou d’une entreprise, et non au niveau d’une ville, d’une région ou du pays entier, et donc d’un syndicat national. L’efficacité contestataire en est réduite, ce qui en facilite par conséquent le contrôle et la répression. Par ailleurs, il faut souligner l’écart des intérêts entre les travailleurs ayant un emploi et ceux en situation de chômage. L’esprit conservateur des premiers, qui craignent de perdre leur travail, est un obstacle à leur solidarité à l’égard des seconds ; c’est pourquoi les analystes pensent que « le cœur du Mouvement vert est dans la cohorte des travailleurs au chômage, licenciés ou en contrat précaire ».

Compte tenu de cette crainte, il n’y a rien de surprenant à ce que les activistes du mouvement ouvrier aient proposé le slogan de « logement, syndicat, usine ». En réalité, ils ont peur de perdre leur maigre salaire. En outre, nos observations nous ont amené à la conclusion que, malgré leur unité de revendication, il n’y a ni unité ni solidarité entre les travailleurs des différents secteurs ou groupes. Par exemple, nous avons pu examiner des manifestations de différentes unions de travailleurs, simultanées mais restées séparées et dans l’ignorance des autres groupes, de leurs motivations ou de leurs intérêts. En fait, chaque groupe semble considérer séparément ses propres intérêts, sans recherche de communauté d’intérêts, ce qui conduit à des manifestations étriquées.

Devant la faillite des entreprises, les expulsions d’employés ou l’incapacité des entreprises à payer les salaires, les protestations ouvrières devraient se poursuivre, mais il est difficilement envisageable qu’elles puissent déboucher sur une grève de grande ampleur. L’action collective des travailleurs a besoin de confiance et solidarité, valeurs qui, dans la société iranienne, ont été toutes deux affaiblies. Au contraire, nous constatons partout la méfiance, le sentiment d’indifférence aux autres et la priorité donnée aux intérêts personnels. D’ailleurs, les difficultés pour créer des structures syndicales vont probablement croître. Comme l’a souligné Mohsen Hakimi, analyste des problèmes des ouvriers, en s’appuyant sur les effets de masse, les travailleurs vont établir des syndicats de façon officieuse et pratique (de facto) et non de façon officielle et légale (de jure). Ils vont vraisemblablement comprendre l’inefficacité des protestations ouvrières pour protéger leurs droits et pour obtenir gain de cause et saisir que les méthodes individuelles ne marchent plus et qu’il faut renforcer leurs relations et leurs réseaux.

CO 110Voir également notre dossier spécial Iran coordonné par Michel Makinsky, Les Cahiers de l’Orient n. 110 (printemps 2013)

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