« Vent du nord » de Walid Mattar

vent-du-nord affiche

Fiction franco-tunisienne (1 h 29) en salles à partir du 28 mars.

Sabine Salhab*   >> Bande annonce

Lauréat du Tanit d’Or Taher Cheriaa de la première oeuvre à la 28ème édition des Journées cinématographiques de Carthage, mais aussi

prix du meilleur scénario et prix du jury TV5 Monde, Vent du Nord a déjà parcouru un bout de chemin.
Le premier long métrage de Walid Mattar, sorti en Tunisie le 10 janvier, y a connu un succès tant critique que public malgré le manque d’infrastructures et une situation économique et politique pour le moins tendue sur place. La Tunisie d’aujourd’hui est en effet très pauvre en salles de cinéma, une dizaine contre plus d’une centaine dans les années 1970. Des initiatives privées, comme la réouverture du Majestic à Bizerte ou du Cinevog au Kram, ne suffisent malheureusement pas à pallier au désengagement de l’État. Mattar s’est d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises sur ce problème de manque de salles ; il a choisi de projeter son film en avant première au complexe culturel de Hammam Lif, sa ville natale et l’un des lieux de tournage du film. Le réalisateur a ensuite parcouru le pays pendant plus d’un mois en camionnette afin de projeter le film dans de nombreuses villes dépourvues de salles. Les spectateurs étaient au rendez-vous : le film a joué à guichet fermé quasiment partout – preuve, s’il en fallait une, de la soif de cinéma du public tunisien.

Camionnette Vent du nord
La camionnette Vent du nord

Nous sommes dans le Nord de la France. Hervé, incarné par Philippe Rebbot, est victime d’un licenciement économique. Son usine de chaussures est délocalisée en Tunisie afin d’amoindrir les coûts de production. Contrairement à ses collègues qui décident de lutter, Hervé y voit une occasion de réaliser son rêve : devenir pêcheur et transmettre cette passion à son fils. De l’autre côté de la Méditerranée, que l’on traverse avec une belle idée de mise en scène, Foued est embauché au même poste dans la nouvelle usine. Avec le maigre salaire qu’on lui fait accepter en lui faisant miroiter une future promotion, il espère aider sa mère malade et envisage un avenir possible avec Karima, la jeune femme de son quartier dont il est amoureux.

Évitant les nombreux écueils que le synopsis pourrait nous laisser craindre, le réalisateur fuit le film identitaire, l’opposition binaire, le montage alterné, la victimisation des personnages ou le dénouement classique d’un film choral. Mattar reste fidèle au réalisme qui caractérise ses films. Pas de rencontre artificielle entre Foued et Hervé malgré cette convergence de destins, les vacances du couple français au sein d’un complexe balnéaire tunisien frôlent la banlieue de Foued et Karima sans la rencontrer… Un plan unique matérialise ces trajectoires qui se croisent sans se toucher. On peut aussi le voir comme un miroir, une projection de ce qu’aurait pu être le jeune couple de Foued et Karima, voué à la séparation, dans un pays comme la France où les droits des travailleurs sont (encore) un peu mieux protégés.

Pas de rencontre mais une unité, celle des hommes impuissants face aux rouages du système. Impossible pour Foued de vivre dignement avec son maigre salaire, impossible pour Hervé de devenir petit pêcheur dans un système de normes administratives et de réglementations insurmontables. Une unité que l’on retrouve à l’image dans ce dégradé de bleus : bleu de travail des ouvriers des deux côtés de la Méditerranée, bleu de l’uniforme de Véronique, femme d’Hervé et agent d’entretien dans une piscine municipale, mais aussi bleu de la mer, cette mer que des milliers d’immigrés rêvent de traverser pour un rêve illusoire. Du bar PMU au café de Hammam Lif, il y a une mer à franchir, ce que Mattar a fait il y a 13 ans pour y découvrir deux mondes qui se ressemblent, ce qui n’a fait que renforcer sa conscience aiguë de l’existence d’un destin social implacable mais contre lequel il faut poursuivre la lutte. Deux mondes où l’individu est pris dans l’absurdité du système. Absurdité qui, malgré son pessimisme, est accompagnée d’un humour qui apporte au film une légèreté bienvenue. On retrouve ainsi dans Vent du Nord le café de Hammam Lif comme un clin d’oeil de Mattar à son court métrage Condamnations, dont il constitue l’unique décor, et où le réalisateur filmait déjà un groupe de jeunes hommes voués au chômage et au désoeuvrement, spectateurs de matchs de foot et de l’offensive israélienne sur Gaza. Le Café Olympique, qui deviendra suite aux circonstances (et non sans ironie) le Café de la Résistance, y est le théâtre de savoureux dialogues autour de football, de la politique et de la religion. « Le jour du Jugement, dites à Dieu que vous regardiez le match » dit ainsi le « religieux » du groupe qui s’est récemment réfugié dans la prière et veut entraîner ses amis à la mosquée du quartier. Ou encore « Dieu est avec nous… avec le cœur, on vaincra », phrase générique employée pour un match de football perdu d’avance comme pour une guerre face à un état puissant et surarmé. Dans Vent du nord, l’humour vient d’une mouche tombée dans le thé d’un client qui devient prétexte à un débat théologique d’une grande puissance comique.

C’est sans doute cette unité entre ses films précédents et celui-ci, cette continuité des obsessions du réalisateur qui en fait un film si abouti pour un premier long métrage. Nous ne pouvons citer les nombreuses passerelles, mais est-ce un hasard si le le héros tunisien de Vent du Nord, qui va finir par choisir l’exil comme seul horizon possible, porte le même prénom que le personnage principal de Baba Noel, fraîchement immigré en France et sans papiers ? Foued (« cœur », en arabe), est un ultrasensible, incarné par le rappeur Mohamed Amine Hamzaoui, à fleur de peau, qui doit la justesse de son jeu à la fois à la finesse de la direction d’acteur et à son talent de comédien. Entre sobriété et ivresse, celle de l’alcool comme celle de l’amour, Foued incarne le mal être d’une jeunesse tunisienne laissée pour compte. Il ne se laisse pourtant pas happer par la violence, malgré le rejet de Karima, premier personnage féminin dans l’univers précédemment très masculin du réalisateur, et qui – on peut saluer la prouesse – est une femme orientale ni sacralisée ni victimisée.

Karima et Foued
Karima et Foued

L’espoir dans Vent du nord ne viendra pas de l’intrigue. La Tunisie de Mattar est loin de la carte postale ensoleillée à laquelle on pourrait s’attendre. Contrechamp de ce paradis du tourisme de masse, mais aussi et surtout hors champ que l’on ne voit pas habituellement dans le cinéma tunisien, de la danseuse de cabaret en rupture avec les critères esthétiques de la bimbo au langage des jeunes tunisiens ponctué d’insultes fleuries, en passant par la plage déserte et non entretenue de Hammam Lif. Pourtant – et c’est là la grande réussite du film – l’espoir est présent car, dans ces plans qui peuvent être un peu durs ou d’un réalisme cru, il y a une poésie indéniable portée par la musique de Malek Saïed. Il y a surtout l’amour comme un fil conducteur : l’amour d’Hervé pour son fils, qu’il découvre enfin une fois sorti du quotidien abrutissant de l’usine, pour sa femme, en dépit ou peut-être grâce à ces nombreuses années vécues ensemble, l’amour de Foued pour sa mère, celui de Karima et Foued qui, malgré son échec face à la vie, n’en est sans doute que plus fort dans la volonté des personnages d’échapper à une misère annoncée. Pas de happy end pour Foued, mais une fin ouverte qui laisse le spectateur libre d’y voir une esthétique de l’espoir…

Vent du Nord est un premier long métrage, mais ce n’est pas le premier film de Walid Mattar. Le réalisateur de 37 ans a déjà tourné sept courts métrages :

2003 – Le Cuirassé Abdelkarim (fiction, 8 ‘ 7  » )

2005 – Fils de Tortue (doc, 14 ‘)

2006 – Sbeh El Khir (Bonjour) (fiction, 10 ‘)

2006 – Da Giorgio (doc, 11 ‘ 51  »)

2010 – Condamnations (fiction, 15 ‘)

2011- Offrande (fiction, 16 ‘)

2012- Baba Noël (fiction, 16 ‘)

 

* Sabine Salhab est Docteur en cinéma – Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

 

 

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