Syrie : déluge au pays du Baas

Long métrage documentaire d’Omar Amiralay (2004)

Euphrate_village

Trente-trois ans après son premier documentaire Film essai sur le barrage de l’Euphrate (1970), qui faisait l’apologie de la modernisation à marche forcée entreprise par le parti Baas, Omar Amiralay (1944-2011) revient sur ses pas et réalise sa dernière œuvre, un film critique qui met en évidence les dérives de la dictature syrienne et de l’idéologie imposée à tout prix.

Amiralay ne renie pas son passé, bien au contraire : il met en scène l’évolution d’un regard, la prise de conscience du poids de l’idéologie, mais aussi et surtout du pouvoir de la mise en scène, brillamment utilisée pour communiquer au spectateur sa propre désillusion. Le film s’ouvre sur les images en noir et blanc de la construction du barrage, accompagnées d’une musique apologétique et présentées en surcadrage – sans aucun doute très impressionnant sur grand écran. Ce parti pris de distanciation, souligné par la voix off du réalisateur, met doublement en garde sur la naïveté passée de l’artiste et sur le dispositif qui va suivre et qui, malgré sa simplicité et son apparente transparence, véhicule un nouveau point de vue, fortement critique vis-à-vis du régime syrien.

Si Amiralay laisse essentiellement la parole aux personnages qu’il filme, sa mise en scène très présente suffit à véhiculer sa vision des choses. La première partie du documentaire est consacrée à un habitant du village détruit par le barrage. Filmé en très gros plan, en extérieur et en lumière naturelle, sa parole est accompagnée par le murmure de l’eau du lac. Il dit la douleur des habitants, brutalement privés de leurs souvenirs, de leur histoire. Cette première séquence, quasi organique, est à l’opposé de la deuxième partie, qui laisse la parole à deux représentants du parti Baas, le gouverneur et son neveu, directeur de l’école.

Euphrate_enfants2Filmés en intérieur, en lumière artificielle, face caméra, la dimension théâtrale de leur monologue n’en est que plus flagrante. Mais c’est surtout la véritable « prestation » des élèves de cette école qui est frappante, voire parfois choquante : leur discipline militaire (qui va jusqu’au port de l’uniforme), leur capacité de mémorisation et de récitation de textes à la gloire du parti, mettent en évidence l’implacabilité de la machine idéologique à l’œuvre pour la perpétuation du Baas et de ses instances dirigeantes. Amiralay filme les enfants avec gravité, sans ironie, tout en soulignant leur aliénation par l’utilisation constante de la symétrie et du surcadrage.

Réalisé il y a une dizaine d’années, ce documentaire gagne à être revu dans le contexte actuel, celui des soulèvements arabes encore en cours et de la guerre civile en Syrie. Bien qu’à charge, les images de décors désuets, comme figés par le temps, sont aussi porteuses de nostalgie et même, par moments, d’une grande poésie. La nostalgie d’Amiralay, celle de toute une génération qui a cru au pouvoir de transformation du socialisme arabe, avant d’être vite confrontée à l’implacabilité des régimes autoritaires qu’elle avait sincèrement soutenus.

Sabine Salhab

Programme disponible en VOD sur Arte. 

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